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Paul Pascon et la sociologie de la société rurale marocaine : parcours intellectuel, concepts, thèse et héritage scientifique

Préparé par EL HANBALI Aziz Tanwer.ma
Introduction
Paul Pascon est généralement considéré comme l’un des principaux fondateurs de la sociologie rurale marocaine postcoloniale. Son apport ne se limite pas à la production d’études monographiques sur les campagnes marocaines. Il réside également dans la construction d’une manière particulière de pratiquer les sciences sociales : travailler sur une longue durée, s’immerger dans les milieux étudiés, croiser les disciplines, confronter les concepts aux faits et interroger les effets politiques du savoir produit.
Son ouvrage majeur, Le Haouz de Marrakech, publié en 1977 à partir de sa thèse d’État, dépasse la simple monographie régionale. Il propose une réflexion sur les sociétés rurales dominées, leur histoire, leurs formes d’organisation, leurs rapports à l’État et les transformations résultant de la pénétration du capitalisme. Jean-François Clément considère ainsi cette œuvre comme une contribution importante à la sociologie contemporaine, fondée sur l’analyse conjointe des contraintes géographiques, de l’héritage historique et du développement capitaliste (Clément, 1978).
La question centrale qui traverse les travaux de Pascon peut être formulée ainsi : comment comprendre la transformation de la société marocaine sans la réduire ni à la permanence de la tribu ni à l’expansion mécanique du capitalisme ?
I. Biographie de Paul Pascon
1. Enfance et premières expériences de terrain
Paul Pascon naît le 13 avril 1932 à Fès, dans une famille française établie au Maroc. Son père est ingénieur des travaux publics, tandis que ses grands-parents exploitent une petite ferme dans la région située entre Douiet et l’oued Nja. Dès son enfance, Pascon est familiarisé avec les campagnes marocaines, les déplacements, la marche et l’observation de la nature. Pendant la Seconde Guerre mondiale, ses parents sont sanctionnés en raison de leur opposition au régime de Vichy. Placé dans un internat à Fès, il se rapproche alors de camarades marocains et commence à apprendre l’arabe.
Son intérêt pour le monde rural apparaît très tôt. À l’âge de dix-sept ans, il réalise une étude sur les droits d’eau dans les régions du Ziz et du Rhéris. L’année suivante, il poursuit ses recherches sur les droits hydrauliques et sur les populations harratines de la vallée du Drâa. Ces premières enquêtes annoncent plusieurs orientations fondamentales de son œuvre : l’attention portée à l’eau, aux systèmes locaux de droits, aux rapports sociaux et aux groupes marginalisés.
2. Formation scientifique et sociologique
Pascon commence par étudier les sciences naturelles, l’enseignement autonome de la sociologie étant encore peu institutionnalisé. Cette formation marque durablement sa méthode : goût du détail, observation systématique, cartographie, classement des données et prise en compte du milieu physique. Il rejoint ensuite l’enseignement de sociologie créé en France en 1956 et obtient une licence dans cette discipline.
Durant son séjour en France, il participe notamment à des enquêtes sur les conséquences sociales du changement technique dans la sidérurgie. Sa formation associe ainsi les méthodes des sciences naturelles, l’enquête sociologique et une réflexion sur les transformations du travail et de la production.
Pascon est également influencé par le marxisme, qu’il utilise principalement comme instrument critique permettant de dévoiler les rapports de domination. Il refuse cependant de l’ériger en théorie totale. À ses yeux, la méthode marxiste éclaire certains mécanismes sociaux, mais ne suffit pas, à elle seule, à expliquer la totalité de la société marocaine. Cette position annonce son refus des modèles unidimensionnels.
3. Engagement dans le Maroc indépendant
À la fin des années 1950, Pascon s’installe définitivement au Maroc. Il participe à la création de l’Équipe interdisciplinaire de recherches en sciences humaines, l’EIRESH, qui réunit des sociologues, économistes, juristes, géographes et spécialistes du développement. Cette expérience constitue l’une des premières tentatives marocaines de recherche collective et interdisciplinaire fondée sur des enquêtes approfondies auprès des ouvriers, des paysans et des cadres.
Les membres de l’EIRESH participent à plusieurs recherches commandées par l’État marocain naissant : études sur les villages miniers, les structures agraires, les lotissements de la réforme agraire, la formation professionnelle et les régimes juridiques de l’eau. Pascon contribue également à la préparation du plan quinquennal 1960-1964. Son parcours se situe donc à l’intersection de la recherche scientifique, de l’action publique et du projet de construction nationale après l’indépendance.
4. La période du Haouz
En 1962, Pascon rejoint l’Office national des irrigations et devient coordinateur des études générales pour l’aménagement du Grand Haouz. Il obtient la nationalité marocaine en janvier 1964, puis prend la direction du périmètre du Haouz. Après la création des offices régionaux de mise en valeur agricole, il est nommé directeur de l’Office régional du Haouz.
Cette fonction lui permet d’observer directement les conséquences sociales des politiques de réforme agraire, d’irrigation et de modernisation agricole. Il étudie notamment la récupération des terres coloniales, les anciennes propriétés caïdales, les formes coopératives, la redistribution foncière et les résistances suscitées par les interventions administratives.
L’expérience du Haouz conduit Pascon à comprendre que les difficultés du développement agricole ne sont pas simplement techniques. Elles sont liées à l’histoire des collectivités, aux formes de propriété, aux rapports de pouvoir, aux règles coutumières, aux stratégies des familles et aux relations entre les institutions locales et l’État. Son ouvrage Le Haouz de Marrakech naît précisément de cette confrontation entre le projet modernisateur et la complexité sociale du terrain.
5. Enseignement et recherche à l’IAV Hassan II
À partir de 1970, Paul Pascon enseigne la sociologie rurale à l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II. Il participe à la mise en place d’une pédagogie fondée sur les stages, les enquêtes de terrain et l’immersion des étudiants dans les villages et les exploitations agricoles.
Il cherche ainsi à éviter que les futurs ingénieurs agronomes ne considèrent le monde rural comme un simple espace d’application de solutions techniques. Les étudiants doivent rencontrer les populations, observer leurs pratiques, comprendre les rapports sociaux et tenir compte des connaissances locales avant de proposer des interventions.
Pascon soutient en 1975 sa thèse d’État consacrée au Haouz de Marrakech. Au début des années 1980, il dirige le développement rural au sein de l’IAV Hassan II et anime des équipes interdisciplinaires de recherche-action. Il meurt accidentellement dans la nuit du 21 au 22 avril 1985, en Mauritanie, au cours d’une mission menée conjointement par la FAO et l’IAV Hassan II.
II. Bibliographie sélective de Paul Pascon
L’œuvre de Paul Pascon comprend des ouvrages, des articles scientifiques, des études administratives, des rapports d’enquête et des textes de réflexion méthodologique. Une bibliographie publiée après sa mort montre l’ampleur et la diversité de cette production, depuis ses premières études sur les migrations et les droits d’eau jusqu’à ses recherches sur les structures agraires, la jeunesse rurale et les rapports entre le Makhzen et les pouvoirs locaux.
Principaux ouvrages et publications
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Pascon, P. (1967). « La nature composite de la société marocaine ». Lamalif, no 17.
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Pascon, P., & Bentahar, M. (1970). Ce que disent 296 jeunes ruraux : enquête sociologique. Rabat : Société d’études économiques, sociales et statistiques du Maroc.
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Pascon, P. (1977). Le Haouz de Marrakech. 2 volumes. Rabat : Éditions marocaines et internationales.
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Berque, J., & Pascon, P. (1978). Structures sociales du Haut-Atlas, suivi de « Retour au Seksawa ». Paris : Presses universitaires de France.
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Pascon, P. (1979). « Segmentation et stratification dans la société rurale marocaine ». Bulletin économique et social du Maroc, nos 138-139, pp. 105-119.
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Pascon, P. (1980). Études rurales : idées et enquêtes sur la campagne marocaine. Rabat : Société marocaine des éditeurs réunis.
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Pascon, P., & Van der Wusten, H. (1983). Les Beni Bou Frah : essai d’écologie sociale d’une vallée rifaine. Rabat.
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Pascon, P., Arrif, A., Schroeter, D., Tozy, M., & Van der Wusten, H. (1984). La Maison d’Illigh et l’histoire sociale du Tazerwalt. Rabat : SMER.
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Pascon, P. (1986). 30 ans de sociologie du Maroc : textes anciens et inédits. Numéro spécial du Bulletin économique et social du Maroc, nos 155-156.
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Pascon, P., & Ennaji, M. (1986). Les paysans sans terre au Maroc. Casablanca : Éditions Toubkal.
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Ennaji, M., & Pascon, P. (1988). Le Makhzen et le Sous al-Aqsa : la correspondance politique de la Maison d’Illigh, 1821-1894. Paris : CNRS.
III. Contexte historique et intellectuel
1. La décolonisation des sciences sociales
Les travaux de Pascon se développent dans les décennies qui suivent l’indépendance du Maroc. Les sciences sociales doivent alors se dégager de l’héritage de l’ethnologie coloniale, qui avait souvent présenté les populations marocaines comme des communautés figées, organisées autour de la tribu, de la coutume et de structures supposées intemporelles.
Pascon ne rejette pas les connaissances accumulées par les chercheurs du protectorat, mais il refuse leur orientation politique et leurs catégories essentialistes. Il cherche à transformer le rapport entre l’observateur et la société observée, en inscrivant la recherche dans un contexte postcolonial et en étudiant les rapports de pouvoir, la domination économique et les transformations historiques.
2. Le développement agricole après l’indépendance
Les années 1960 et 1970 sont marquées par l’extension de la grande irrigation, la création d’offices régionaux, la modernisation agricole et la volonté de restructurer le monde rural. Ces politiques reposent fréquemment sur une conception techniciste du changement : il suffirait d’introduire de nouveaux équipements, des techniques modernes ou de nouvelles formes de propriété pour transformer l’agriculture.
Pascon montre au contraire que les projets techniques entrent dans des sociétés déjà structurées par des droits, des solidarités, des conflits, des mémoires et des hiérarchies. La modernisation ne remplace donc pas mécaniquement les anciennes structures. Elle les transforme, les utilise ou produit de nouvelles combinaisons entre institutions étatiques, intérêts privés et organisations communautaires.
3. Le débat entre tribu et classe sociale
Deux grandes grilles de lecture dominent alors les études sur le Maroc. La première insiste sur la tribu, le lignage et la segmentarité. La seconde, inspirée du marxisme, privilégie les rapports de production, les classes sociales et la pénétration du capitalisme.
Pascon considère que chacune de ces approches éclaire une partie de la réalité, mais qu’aucune ne suffit isolément. La société marocaine présente simultanément des appartenances lignagères, des hiérarchies politiques, des différenciations économiques et des rapports de classe en formation. Son ambition consiste précisément à penser leur articulation.
IV. Problématique de l’œuvre
La problématique générale de Pascon peut être formulée de la manière suivante :
Comment expliquer les transformations de la société rurale marocaine lorsque plusieurs systèmes sociaux, économiques, politiques et juridiques coexistent, se superposent et entrent en concurrence ?
Cette question générale conduit à plusieurs interrogations secondaires :
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Pourquoi les programmes de modernisation agricole rencontrent-ils des résistances ?
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Comment le capitalisme pénètre-t-il les campagnes sans supprimer immédiatement les structures familiales, tribales ou communautaires ?
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Comment s’articulent le Makhzen, les caïds, les notables, les communautés rurales et les institutions modernes ?
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Dans quelle mesure la distribution de la terre et de l’eau reflète-t-elle les rapports sociaux et politiques ?
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Comment produire un savoir sociologique utile sans transformer la sociologie en instrument de domination administrative ?
Dans l’introduction du Haouz de Marrakech, Pascon explique que son objectif consiste à comprendre comment les différents modèles sociaux se composent, se superposent, se concurrencent et se dominent dans le contexte de la mise en valeur agricole.
V. Principaux concepts
1. La société composite
Le concept le plus connu de Pascon est celui de société composite. Une société composite n’est pas simplement une société diverse. Elle se caractérise par la coexistence active de plusieurs logiques d’organisation et de plusieurs rapports de production.
Dans le cas marocain, Pascon distingue notamment des composantes :
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familiales et patriarcales ;
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lignagères et tribales ;
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communautaires ;
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caïdales et makhzéniennes ;
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marchandes ;
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salariales et capitalistes.
Ces composantes ne sont ni indépendantes ni placées sur un pied d’égalité. Elles se combinent dans des rapports de compétition, de compromis et de domination. Un individu peut ainsi participer au marché capitaliste, travailler dans une exploitation familiale, mobiliser une solidarité lignagère et dépendre d’une autorité administrative ou notable.
La société composite désigne donc une articulation historique de plusieurs modèles sociaux, et non un simple mélange culturel. Les recherches postérieures sur l’irrigation dans le Haouz résument cette conception comme une combinaison évolutive de modèles patriarcaux, tribaux, féodaux et capitalistes, structurée par des compromis historiques et des luttes économiques et politiques.
2. L’articulation des modes de production
Pascon mobilise le concept marxiste de mode de production, mais refuse d’attribuer à la société marocaine une nature exclusivement féodale, tribale ou capitaliste. Le capitalisme s’étend, notamment par le marché, la propriété privée, le salariat, la mécanisation et l’agriculture commerciale. Toutefois, cette pénétration s’appuie sur des structures antérieures au lieu de les détruire immédiatement.
Les relations familiales peuvent, par exemple, fournir une main-d’œuvre peu rémunérée à l’exploitation capitaliste. Les réseaux lignagers peuvent faciliter l’accès aux ressources économiques. Les autorités locales peuvent servir d’intermédiaires entre l’État, les investisseurs et les populations. L’ancien et le nouveau ne se succèdent donc pas de manière linéaire : ils se recomposent.
3. La segmentarité stratifiée
Dans son étude sur la segmentation et la stratification, Pascon critique aussi bien la représentation d’une tribu entièrement égalitaire que celle d’une société déjà organisée selon des classes homogènes.
La segmentarité renvoie à l’organisation d’une collectivité en lignages, fractions et sous-fractions qui peuvent s’opposer ou s’allier selon les circonstances. Cependant, cette logique est traversée par des inégalités de richesse, de statut et de pouvoir. Pascon parle ainsi de segmentarité stratifiée ou de stratification segmentée.
La société rurale peut fonctionner selon des solidarités lignagères dans certaines situations et selon des oppositions socio-économiques dans d’autres. Les catégories de classe existent, mais leur transformation en groupes conscients et politiquement organisés demeure limitée par les appartenances familiales, régionales, ethniques et lignagères.
4. Le Makhzen et les pouvoirs locaux
Pascon analyse le Makhzen non seulement comme un appareil étatique central, mais comme un ensemble de relations reliant le pouvoir central, les caïds, les notables, les agents administratifs et les communautés locales.
Dans le Haouz, les grandes familles caïdales ont exercé un pouvoir reposant simultanément sur l’autorité politique, l’accès à la terre, la fiscalité, le contrôle de la main-d’œuvre et les relations avec le pouvoir central. L’intervention coloniale puis l’État indépendant n’ont pas entièrement fait disparaître ces configurations. Ils les ont souvent transformées ou réutilisées.
5. La question hydraulique
L’eau constitue chez Pascon un objet sociologique majeur. Sa distribution ne dépend pas seulement de contraintes naturelles ou de techniques d’irrigation. Elle révèle la structure du pouvoir, les rapports fonciers, les droits coutumiers et les capacités d’organisation collective.
L’étude des seguias, des khettaras, des tours d’eau et des institutions d’irrigants permet à Pascon d’analyser la manière dont les communautés rurales produisent leurs propres règles. Il montre également que la centralisation bureaucratique de la gestion hydraulique peut affaiblir l’initiative des collectivités et réduire l’efficacité sociale de certains systèmes, même lorsque les infrastructures sont techniquement modernisées.
6. La recherche-action
La recherche-action désigne une démarche dans laquelle la connaissance est produite au contact d’un processus concret de transformation. Pascon n’observe pas le développement rural de l’extérieur : il participe à des programmes d’irrigation, de réforme agraire et d’organisation coopérative, tout en analysant leurs résultats et leurs contradictions.
Cette démarche ne signifie pas que le chercheur doit accepter les objectifs des institutions qui financent son travail. Pascon insiste au contraire sur la nécessité d’interroger les pouvoirs acquis par le sociologue, les usages administratifs de ses enquêtes et les conséquences de la circulation des informations entre les populations rurales et les groupes dominants.
VI. La thèse centrale de Paul Pascon
La thèse centrale de Pascon peut être résumée de la manière suivante :
La société marocaine est une formation historique composite dans laquelle plusieurs structures sociales et plusieurs modes de production coexistent, s’articulent et se transforment sous l’effet des rapports de pouvoir, de l’intervention de l’État et de la pénétration du capitalisme.
Cette thèse comporte quatre dimensions.
Premièrement, la société marocaine ne peut être réduite à la tribu. Les relations lignagères demeurent importantes, mais elles sont traversées par les inégalités économiques et la domination politique.
Deuxièmement, elle ne peut pas davantage être considérée comme une société capitaliste homogène. Le marché et le salariat progressent, mais ils s’appuient sur la famille, les réseaux communautaires, les formes anciennes de propriété et les pouvoirs notabiliaires.
Troisièmement, le changement social n’est pas linéaire. La modernisation peut renforcer certaines structures anciennes au lieu de les supprimer. Une innovation technique peut, par exemple, consolider la puissance des grands propriétaires ou accroître la dépendance administrative des petits agriculteurs.
Enfin, l’action de développement ne peut réussir sans une connaissance approfondie des rapports sociaux. Les résistances paysannes ne relèvent pas nécessairement de l’ignorance ou d’un refus irrationnel du progrès. Elles peuvent constituer une réponse cohérente à des projets conçus sans la participation des populations concernées.
VII. Critiques et limites
1. Un concept très extensif
La première critique concerne l’extension du concept de société composite. Si toutes les sociétés combinent plusieurs institutions, temporalités et formes économiques, le risque est que le concept perde une partie de sa capacité distinctive.
Pascon rapporte lui-même que certains de ses collègues estimaient que le concept marxiste de « formation sociale » permettait déjà de penser la coexistence de plusieurs modes de production. Il reconnaît également que sa conclusion sur la société composite n’a pas toujours été comprise ou discutée à la hauteur de ses attentes.
Le concept reste donc particulièrement fécond lorsqu’il permet d’identifier précisément les composantes, leurs relations et les mécanismes de domination. Il devient plus fragile lorsqu’il sert uniquement à affirmer que la société est complexe.
2. Une tension entre recherche et action institutionnelle
La double position de Pascon, sociologue critique et responsable d’institutions publiques, produit une tension méthodologique. Le chercheur qui participe à l’administration du développement peut accéder à des terrains et à des informations exceptionnelles. Mais il risque également de contribuer à la mise en œuvre de politiques qu’il analyse.
Pascon était conscient de cette difficulté. Il souligne que la sociologie rurale transfère souvent des informations des populations dominées vers les administrations et les élites urbaines. Les données recueillies peuvent ensuite revenir vers les campagnes sous la forme de programmes imposés, transformant les personnes interrogées en « populations-cibles ».
3. Le poids des catégories macrosociologiques
La pensée de Pascon mobilise des concepts généraux comme la formation sociale, les modes de production, la stratification, la segmentarité et les classes sociales. Cette approche donne une forte capacité explicative à son œuvre, mais elle peut laisser au second plan les expériences individuelles, les subjectivités, les émotions et les trajectoires singulières.
Une lecture contemporaine peut également souligner la place relativement limitée accordée, dans ses grandes synthèses, aux rapports de genre, aux transformations de la vie privée ou aux identités individuelles. Ces objets apparaissent dans certaines enquêtes, notamment celle consacrée aux jeunes ruraux, mais occupent une position moins centrale que les structures agraires et politiques.
4. Une terminologie historiquement située
Certains termes employés par Pascon, tels que « patriarcal », « tribal », « féodal » ou « caïdal », doivent être utilisés avec prudence. Ils peuvent conduire à transformer des catégories analytiques en types de sociétés supposés homogènes.
L’intérêt réel de Pascon réside toutefois dans le fait qu’il n’utilise pas ces notions pour classer définitivement les sociétés. Il les considère comme des logiques partielles, historiquement combinées et soumises au changement.
5. Une œuvre interrompue
La mort de Pascon en 1985 interrompt plusieurs programmes de recherche. Son travail sur les archives de la Maison d’Illigh devait notamment donner lieu à une synthèse plus vaste sur le pouvoir, les échanges et les relations entre le Makhzen et les sociétés du Sud marocain.
Une partie de ses textes a été publiée après sa mort, parfois à partir de recherches inachevées. Il convient donc de distinguer les ouvrages pleinement élaborés des recueils posthumes ou des travaux poursuivis par ses collaborateurs.
VIII. Héritages
1. Un héritage scientifique
Pascon a contribué à fonder une sociologie marocaine attentive à l’histoire et au terrain. Son œuvre montre qu’une monographie régionale peut éclairer des questions générales : formation de l’État, domination rurale, expansion du capitalisme, gestion des ressources et recomposition des solidarités.
Le concept de société composite continue à être mobilisé pour analyser les transformations du Maroc, notamment lorsque plusieurs systèmes normatifs, économiques et politiques se superposent.
2. Un héritage méthodologique
Son héritage réside également dans sa manière de travailler :
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enquêtes prolongées ;
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observation directe ;
-
combinaison des archives et des entretiens ;
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cartographie des territoires ;
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croisement entre données quantitatives et qualitatives ;
-
confrontation permanente entre hypothèses et faits ;
-
travail interdisciplinaire.




