Lettre ouverte à mon ami Mohamed El Moubaraki
(Salins, février 2026)
Mon cher Ami l’essayiste Mohamed
Nous faisons partie d’une génération qui a vu la lumière se dissoudre dans les cris et les drapeaux. Nous avons cru, dans les années 70, que penser le monde suffisait à le changer et que dénoncer le tyran équivalait à le désarmer. Toi, dès 2012, tu avais compris que la vraie fracture n’était plus entre réformistes et révolutionnaires, mais entre ceux qui parlent encore d’émancipation et ceux qui cherchent à la vivre
Relire aujourd’hui ton texte sur la désobéissance civile dans le Maroc du Makhzen, c’est mesurer à quel point la lucidité a parfois été confondue avec l’impuissance. Ta pensée cherchait le dépassement — pas la réforme du pouvoir, mais la désertion de son imaginaire. Tu proposais un chemin de rupture silencieuse, une refondation symbolique du lien social. Tu refusais le confort du discours, ce terrain où se perdent tant d’intellectuels marocains, encore immobiles, perchés sur leurs certitudes d’un autre siècle
Et pourtant, Mohamed, que voyons-nous aujourd’hui ? Une classe intellectuelle atrophiée, divisée non par des fractures idéologiques mais par des vanités personnelles. Les uns ressassent les dogmes des années 70 avec la ferveur d’un clergé fossilisé. Les autres répètent les manuels du néolibéralisme culturel, persuadés de parler modernité. Entre les deux, le peuple, que nous voulions sujet conscient, se voit transformé en figurant de sa propre survie
Nous avons perdu la guerre du sens parce que nous avons abdiqué la radicalité du réel. Tu avais raison d’opposer la désobéissance civile à la fausse radicalité violente. Mais sans une remise en question intellectuelle parallèle, sans ce bouleversement intérieur que nous n’avons pas su provoquer, toute révolte reste un geste symbolique. Il faut désobéir d’abord à nos habitudes de pensée, à nos nostalgies, à nos mythologies linguistiques et partisanes. C’est là que commence la véritable prise de conscience
À soixante-dix ans passés, nous avons moins de temps mais davantage de lucidité. Nous savons désormais que la peur est un système, et que le Makhzen vit de nos compromis. Nous savons que la résignation intellectuelle est une forme de collaboration. Nous savons, enfin, que la seule modernité possible est celle que le peuple s’invente sans permission
Alors, si tu le permets, il faut reprendre ton appel non comme un souvenir, mais comme une exigence. Il nous faut continuer à penser hors des institutions qui ont cherché à nous domestiquer, rendre à la parole sa puissance de questionnement, et redonner à l’intelligence populaire sa dignité. Car sans ce mouvement du bas vers le haut, toute théorie devient discipline, toute critique devient folklore
Notre génération a peut-être échoué à vaincre la dictature, mais elle peut encore vaincre le mensonge de l’intelligence soumise. Et si le Maroc d’aujourd’hui semble vouloir étouffer les voix critiques, alors il faut leur opposer la force de la pensée — cette liberté intérieure que rien ne peut confisquer
Voilà, au fond, le sens de ton écriture : une invitation à la lucidité. Que ta vision survive, non dans la mémoire figée de notre jeunesse, mais dans la détermination de ceux qui refuseront de redevenir esclaves. Car la maturité politique, c’est d’oser continuer — sans illusion, mais sans peur
Fraternellement
Yahya