Par EL HANBALI Aziz
Dans le cadre du Festival International du Cinéma Africain de Khouribga, la Médiathèque OCP a abrité un colloque d’une grande actualité, placé sous le thème : « Streaming ou rêve… le dilemme africain ». Cette rencontre, consacrée à la production cinématographique africaine à l’épreuve des plateformes de diffusion numérique, a réuni deux intervenants de référence : Abdeslam Meftahi, chercheur en médias et producteur cinématographique marocain, et Victor Kabre, critique de cinéma et universitaire burkinabè, sous la modération du critique et journaliste Khalil Damoun
À travers ce débat, le Festival International du Cinéma Africain de Khouribga a ouvert une réflexion essentielle sur l’avenir du cinéma africain dans un monde désormais dominé par les logiques du streaming, des algorithmes et de la consommation rapide des images. Car la question n’est plus seulement de produire des films africains, mais de savoir comment ces films peuvent circuler, être vus, compris, valorisés et surtout préservés dans leur singularité esthétique et culturelle
Les intervenants ont souligné que les plateformes numériques offrent aujourd’hui aux créateurs africains des opportunités inédites. Grâce à YouTube, TikTok, Netflix, Amazon Prime ou d’autres espaces d diffusion en ligne, les œuvres peuvent dépasser les frontières nationales, atteindre des publics éloignés et contourner en partie les blocages traditionnels liés à la faiblesse des circuits de distribution et au manque de salles de cinéma. Le numérique semble ainsi ouvrir une nouvelle fenêtre pour les cinémas africains, longtemps marginalisés dans les grands réseaux de diffusion internationaux
Mais cette ouverture porte aussi ses contradictions. Le streaming impose ses propres règles : formats courts, rythme accéléré, narration immédiatement lisible, montage spectaculaire, casting pensé pour un public globalisé et dépendance croissante aux données de visionnage. Le cinéma, autrefois porté par une exigence artistique, symbolique et culturelle, risque ainsi d’être ramené à un simple produit industriel, conçu pour retenir l’attention du plus grand nombre et répondre aux attentes invisibles des algorithmes
C’est là que se situe le véritable dilemme africain. Pour gagner en visibilité, le cinéma africain doit-il accepter les normes imposées par les plateformes ? Doit-il adapter ses récits, ses langues, ses images et ses temporalités aux goûts supposés d’un « spectateur moyen » mondial ? Ou doit-il, au contraire, défendre ses propres lenteurs narratives, ses oralités, ses silences, ses non-dits, ses imaginaires locaux et ses esthétiques enracinées dans les cultures du continent ?
Le débat a également mis en avant la question de la langue. Les plateformes privilégient souvent des contenus facilement exportables, rapidement sous-titrables et compréhensibles par un large public. Or, une grande partie de la richesse des cinémas africains réside justement dans la diversité des langues, des dialectes, des proverbes, des expressions populaires et des références culturelles. Lorsque cette complexité est réduite à deux lignes de sous-titrage, c’est toute une part de l’oralité africaine qui risque d’être appauvrie
Sur le plan esthétique, les intervenants ont alerté sur une autre forme de normalisation. Les exigences techniques contemporaines — image lisse, haute définition, son standardisé, montage rapide — peuvent contribuer à effacer les aspérités visuelles et les textures propres à certaines cinématographies africaines. Or, le grain de l’image, la lenteur d’un plan, la frontalité d’un visage, la durée d’un silence ou la rudesse d’un décor ne sont pas de simples imperfections : ils sont parfois le cœur même d’une écriture cinématographique
La présence d’Abdeslam Meftahi a enrichi le colloque par une expérience issue du terrain de la production marocaine. Chercheur en médias, producteur et fondateur de Nadcom Design, il a accompagné plusieurs projets documentaires et fictionnels, notamment des œuvres ancrées dans l’identité et la culture marocaines. Son parcours, entre journalisme, littérature, conseil média et production audiovisuelle, lui permet d’interroger concrètement les conditions économiques et professionnelles dans lesquelles les œuvres africaines peuvent exister aujourd’hui
De son côté, Victor Kabre, universitaire burkinabè, critique de cinéma et premier vice-président de la Fédération africaine de la critique cinématographique, a apporté un regard théorique et critique sur les enjeux de visibilité, de réception et de souveraineté culturelle. Spécialiste du cinéma burkinabè et de l’esthétique filmique d’Idrissa Ouédraogo, il a replacé la question du streaming dans une perspective plus large : celle de la mémoire cinématographique africaine, de ses formes narratives et de sa capacité à résister à l’uniformisation mondiale
Au fond, ce colloque a posé une question centrale : les plateformes numériques ouvrent-elles réellement le cinéma africain au monde, ou risquent-elles de l’enfermer dans une nouvelle dépendance esthétique, économique et algorithmique ? Entre soumission stratégique aux règles du marché mondial et résistance obstinée au formatage, une troisième voie semble nécessaire : celle d’une appropriation intelligente et créative des plateformes par les cinéastes africains eux-mêmes
Cette voie supposerait de ne pas rejeter le numérique, mais de le détourner, de l’habiter et de l’utiliser comme un outil au service des récits africains, et non comme une machine à les uniformiser. Elle exigerait aussi des politiques culturelles africaines capables de soutenir la production, de protéger les droits des créateurs, de renforcer les salles de cinéma, de développer des plateformes africaines et de garantir une juste rémunération des œuvres
À travers cette rencontre, le Festival International du Cinéma Africain de Khouribga confirme sa vocation : être non seulement un espace de projection et de célébration du cinéma, mais aussi un lieu de pensée critique sur son avenir. Le colloque « Streaming ou rêve… le dilemme africain » a rappelé que l’image africaine n’est pas un simple contenu à consommer. Elle est une mémoire, une parole, une esthétique, une souveraineté. Et à l’heure des plateformes numériques, défendre le cinéma africain revient aussi à défendre le droit du continent à raconter le monde selon ses propres regards
زر الذهاب إلى الأعلى