ثقافة و فن

Abdelfattah Zine à Khouribga : quand la socio-anthropologie éclaire le cinéma africain

À Khouribga, une Rencontre de minuit autour de la socio-anthropologie du cinéma rend hommage à Noureddine Saïl et interroge le pouvoir de l’image

EL HANBALI Aziz-Tanwer.ma

Dans le prolongement des projections, des débats et des moments de convivialité qui font la singularité du Festival international du cinéma africain de Khouribga, les Rencontres de minuit confirment, une fois encore, que le cinéma ne se réduit pas à l’écran. Il est aussi un objet de pensée, un espace de dialogue et un terrain d’interrogation sur les sociétés, leurs imaginaires, leurs mémoires et leurs transformations

C’est dans cet esprit qu’a été présentée, à l’occasion d’une Rencontre de minuit, une publication collective importante intitulée « Socioanthropologie du cinéma et critique cinématographique : complémentarité et différences – Mémorial Noureddine Saïl », placée sous la direction et la coordination de Abdelfattah Ezzine. L’ouvrage, édité dans la série « Carnets de la Médiation » à Harhoura-Témara, est porté par le Groupe Socio-Anthropologie de l’Oral, de l’Écrit et du Visuel, connu sous le sigle GSAOEV

Dès sa couverture, le livre annonce clairement son ambition : penser le cinéma non seulement comme art, mais aussi comme fait social, culturel, institutionnel et symbolique. Le choix de dédier cette publication à la mémoire de Noureddine Saïl n’est pas anodin. Il inscrit l’ouvrage dans une filiation intellectuelle et cinéphilique majeure, celle d’un homme qui a profondément marqué la pensée cinématographique au Maroc, à la fois comme critique, pédagogue, militant de la culture visuelle et acteur institutionnel

La rencontre organisée à Khouribga devait initialement prendre la forme classique d’une présentation et d’une signature. Mais elle s’est rapidement transformée en échange vivant entre le conférencier, les cinéphiles, les chercheurs, les critiques et les passionnés présents. À une heure où les festivals basculent souvent vers la fête nocturne, Khouribga a choisi de maintenir allumée la lumière de la pensée. La nuit n’y est pas seulement un moment de détente ; elle devient un temps de réflexion, de parole libre et d’approfondissement

L’intervention de Abdelfattah Ezzine a permis de replacer l’ouvrage dans son contexte intellectuel. Le projet du GSAOEV s’inscrit dans une réflexion plus large sur les mutations des sciences sociales à l’ère de la révolution numérique, de la multiplication des images et de l’expansion des outils visuels dans la recherche. Le livre rappelle que la sociologie et l’anthropologie ne peuvent plus ignorer l’importance du visuel, tant les sociétés contemporaines sont traversées par les images, les écrans, les vidéos, les archives numériques et les nouvelles formes de communication

La publication apparaît ainsi comme une étape dans un parcours commencé autour de la question de l’oral, de l’écrit et du visuel dans la recherche scientifique au Maroc. Le groupe dirigé par Abdelfattah Ezzine entend faire dialoguer ces trois dimensions, longtemps étudiées séparément, alors qu’elles sont aujourd’hui profondément imbriquées. Dans les sociétés contemporaines, on parle, on écrit, on filme, on photographie, on diffuse, on archive et on partage. Le savoir circule désormais dans un univers où le texte n’est plus seul à produire du sens

L’une des idées fortes développées dans l’introduction de l’ouvrage est précisément la nécessité de comprendre la place nouvelle du visuel dans les sciences sociales. La sociologie visuelle, l’anthropologie visuelle et l’étude des images ne relèvent plus d’un simple supplément méthodologique. Elles deviennent des outils centraux pour comprendre les pratiques culturelles, les représentations sociales, les imaginaires collectifs et les formes de mémoire

Dans cette perspective, le cinéma occupe une position privilégiée. Il n’est pas seulement une industrie de divertissement ou un art du récit. Il est un document social, un langage culturel, un révélateur des tensions, des désirs, des conflits et des transformations d’une société. Un film raconte une histoire, mais il montre aussi des gestes, des corps, des espaces, des rapports sociaux, des hiérarchies, des silences et des symboles. Il devient, pour le chercheur, un terrain d’observation autant qu’un objet d’interprétation

L’ouvrage insiste également sur une distinction fondamentale entre le film et le cinéma. Le film peut être abordé comme une œuvre déterminée, avec son scénario, ses personnages, ses décors, son image, son montage, son son, sa dramaturgie et son esthétique propre. Il relève alors d’une analyse interne qui cherche à comprendre comment l’œuvre construit du sens. Le cinéma, lui, dépasse l’œuvre individuelle. Il renvoie à un système plus vaste : la production, la distribution, l’exploitation, les salles, le public, les institutions, les politiques culturelles, les critiques, les festivals et les formes de réception

Cette distinction est essentielle pour saisir la complémentarité entre la critique cinématographique et la socio-anthropologie du cinéma. La critique s’intéresse d’abord au film comme œuvre : que raconte-t-il ? Comment est-il construit ? Quelle est sa qualité esthétique ? Quelle interprétation propose-t-il du monde ? Comment la mise en scène, le jeu des acteurs, la photographie, le montage et le son participent-ils à la fabrication d’une émotion ou d’une pensée ?

La socio-anthropologie du cinéma, quant à elle, élargit le regard. Elle s’interroge sur les conditions sociales de production et de réception des films, sur les publics, sur les usages du cinéma, sur les normes culturelles qu’il véhicule ou conteste, sur les rapports entre image, société, pouvoir, mémoire et identité. Elle analyse le cinéma comme pratique sociale et culturelle, et non uniquement comme œuvre artistique

C’est là que réside l’importance du sous-titre du livre : « Complémentarité et différences ». Il ne s’agit pas d’opposer la critique cinématographique à la socio-anthropologie du cinéma, mais de montrer que les deux approches peuvent se renforcer mutuellement. La critique permet d’entrer dans la matière sensible et esthétique du film. La socio-anthropologie permet d’en comprendre les conditions d’existence, les effets sociaux, les publics, les imaginaires et les enjeux culturels

En ce sens, le livre propose une démarche précieuse : ne pas enfermer le cinéma dans une lecture purement artistique, mais ne pas le réduire non plus à un simple symptôme social. Le film est à la fois forme et monde, esthétique et société, récit et archive, création et document. Cette double lecture permet de mieux comprendre la richesse du cinéma marocain, africain et international

Le choix de rendre hommage à Noureddine Saïl donne à cette publication une dimension mémorielle forte. Ancien critique, figure majeure des ciné-clubs, intellectuel engagé dans la défense du cinéma et acteur central de la politique cinématographique marocaine, Saïl a contribué à faire du cinéma un objet de débat public et de réflexion collective. Son nom reste associé à l’émergence d’une véritable conscience cinématographique au Maroc

Le sommaire de l’ouvrage montre d’ailleurs cette volonté de croiser hommage, mémoire et recherche. Aux côtés de la présentation du GSAOEV et des jalons du parcours de Noureddine Saïl, plusieurs contributions lui sont consacrées. On y retrouve des témoignages et hommages signés par des personnalités telles que Nadia Larguet, Moumen Smihi, Abdellah Saaf, Rita El Khayat, Ahmed Al Motamassir, Moulim El Aroussi ou encore Jamal Eddine Naji. Ces voix multiples témoignent de la place singulière de Saïl dans l’histoire culturelle marocaine

L’ouvrage ne se limite cependant pas à l’hommage. Il ouvre aussi un espace d’études et de recherches autour de thèmes variés : l’architecture et le cinéma, les représentations du Maroc et de l’Italie, le cinéma colonial, ou encore le septième art comme mode d’inclusion, notamment à travers la question des migrants en incarcération. Cette diversité confirme que le cinéma est un champ transversal, capable de dialoguer avec l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, l’urbanisme, la mémoire, la migration et les politiques culturelles

Lors de la Rencontre de minuit, Abdelfattah Ezzine a également insisté sur la nécessité de lutter contre ce qu’il a appelé l’analphabétisme visuel. Cette expression résume l’un des défis majeurs de notre époque. Nous vivons entourés d’images, mais nous ne savons pas toujours les lire. Nous les consommons rapidement, nous les partageons massivement, mais nous manquons souvent d’outils pour en comprendre les codes, les manipulations, les intentions et les effets

Le cinéma, dans cette perspective, peut devenir une école du regard. Il apprend à voir autrement, à interpréter, à distinguer, à contextualiser. Il permet de comprendre comment une image produit une émotion, comment un cadrage oriente une lecture, comment un montage construit une idée, comment un récit façonne une représentation du monde. C’est pourquoi le dialogue entre cinéastes, critiques et chercheurs en sciences sociales apparaît aujourd’hui plus nécessaire que jamais

La rencontre a ainsi mis en évidence l’urgence d’une approche transdisciplinaire. Le cinéma ne peut plus être laissé aux seuls professionnels de l’image, pas plus qu’il ne peut être confisqué par les discours académiques. Il doit être pensé au croisement des pratiques, des savoirs et des expériences. Le critique, le sociologue, l’anthropologue, le réalisateur, le spectateur et l’archiviste ont tous quelque chose à dire sur le film et sur le cinéma

Dans ce cadre, l’appel à valoriser les archives visuelles prend une importance particulière. Le livre attire l’attention sur le rôle que peuvent jouer les institutions, notamment la cinémathèque du Centre Cinématographique Marocain, dans la préservation et la mise à disposition des matériaux filmiques. Sans archives, il n’y a pas de mémoire durable. Sans mémoire, il devient difficile de construire une histoire du cinéma, mais aussi une sociologie et une anthropologie des images

Le Festival international du cinéma africain de Khouribga apparaît alors comme un lieu idéal pour ce type de débat. Depuis des décennies, ce festival ne se contente pas de projeter des films africains. Il participe à la construction d’un espace critique autour du cinéma du continent, de ses esthétiques, de ses combats, de ses récits et de ses perspectives. Les Rencontres de minuit prolongent cette vocation en donnant au festival une profondeur intellectuelle supplémentaire

À Khouribga, le cinéma africain n’est pas seulement célébré ; il est interrogé. On y parle de création, mais aussi de transmission, de réception, de mémoire, de critique, de société et de savoir. Cette dimension distingue le festival et lui donne une place particulière dans le paysage culturel marocain et africain. Il devient un carrefour où se croisent les images, les idées et les générations

La Rencontre de minuit autour de « Socioanthropologie du cinéma et critique cinématographique » a ainsi rappelé que le cinéma est un art du visible, mais aussi un art de l’invisible. Il montre des corps, des lieux et des situations, mais il révèle aussi des rapports de force, des imaginaires, des blessures historiques, des aspirations collectives et des formes de résistance. C’est précisément cette richesse qui justifie son étude par les sciences sociales

En rendant hommage à Noureddine Saïl, le livre célèbre une mémoire, mais il ouvre aussi un chantier. Celui d’une pensée marocaine et africaine du cinéma capable de conjuguer rigueur scientifique, sensibilité critique et conscience historique. Il invite les chercheurs à prendre les films au sérieux, non comme simples illustrations, mais comme objets complexes. Il invite également les critiques à élargir leur regard, en tenant compte des contextes sociaux, politiques et culturels dans lesquels les œuvres naissent et circulent

Au fond, cette publication et la rencontre qui l’a accompagnée posent une question centrale : comment penser le cinéma à l’heure où l’image devient l’un des langages dominants de nos sociétés ? La réponse proposée est claire : par le dialogue. Dialogue entre l’art et la science, entre le film et le public, entre l’écran et la société, entre la mémoire et l’avenir, entre la critique et la recherche

En ce sens, la Rencontre de minuit de Khouribga n’a pas été un simple moment de présentation d’un ouvrage. Elle a été un acte culturel. Elle a rappelé que les festivals ont aussi pour mission de produire du sens, de faire circuler les idées et de créer des ponts entre les disciplines. Elle a montré qu’un livre sur le cinéma peut être aussi important qu’un film projeté, lorsqu’il aide à comprendre ce que les images font à nos sociétés et ce que nos sociétés font aux images

Avec « Socioanthropologie du cinéma et critique cinématographique : complémentarité et différences – Mémorial Noureddine Saïl », Abdelfattah Ezzine et les contributeurs réunis proposent bien plus qu’un hommage. Ils offrent une invitation à regarder le cinéma autrement : non seulement comme spectacle, mais comme langage, mémoire, institution, expérience collective et champ de savoir

Et c’est peut-être là que réside la force de cette Rencontre de minuit : avoir rappelé, au cœur du Festival international du cinéma africain de Khouribga, que le cinéma continue longtemps après la projection. Il continue dans les discussions, dans les livres, dans les archives, dans les regards formés, dans les questions posées et dans cette volonté de faire dialoguer la beauté des images avec l’intelligence du monde

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