EL HANBALI Aziz-Tanwer.ma
L’écrivain, scénariste et cinéaste Mehdi Charef est décédé à l’âge de 73 ans, laissant derrière lui une œuvre majeure consacrée aux marges, à l’exil, à l’immigration et aux blessures silencieuses des quartiers populaires. Figure pionnière de la littérature dite de l’immigration, il aura été l’un des premiers à donner une voix pleine, digne et complexe à ceux que la société française regardait trop souvent de loin
Né en 1952 à Maghnia, en Algérie, Mehdi Charef arrive en France au début des années 1960. Son enfance et son adolescence se construisent dans les bidonvilles de Nanterre puis dans les cités de transit de la région parisienne. Cette expérience fondatrice traversera toute son œuvre. Avant d’être reconnu comme écrivain et cinéaste, il travaille longtemps en usine, notamment comme affûteur. C’est depuis ce monde ouvrier, rude et invisible, qu’il commence à écrire
Son premier roman, “Le Thé au harem d’Archi Ahmed”, publié en 1983, marque un tournant. Le livre raconte la vie de jeunes issus de l’immigration maghrébine dans les cités françaises, entre déracinement, humour, colère, amitié, désillusion et désir de vivre. À travers ce texte, Charef impose une langue directe, populaire, sensible, loin des clichés. Il ne parle pas “sur” les immigrés : il parle depuis leur monde, avec leur mémoire et leur dignité
Deux ans plus tard, il adapte lui-même son roman au cinéma sous le titre “Le Thé au harem d’Archimède”. Le film devient une œuvre emblématique des années 1980. Présenté à Cannes, récompensé par le prix Jean-Vigo et le César du meilleur premier film, il installe Mehdi Charef comme une figure incontournable du cinéma social français. Cette réussite consacre une démarche rare : transformer l’expérience des périphéries en matière littéraire et cinématographique de premier plan
Tout au long de son parcours, Mehdi Charef n’a cessé d’explorer les thèmes de l’exil, de l’enfance blessée, du racisme ordinaire, de la pauvreté, de la mémoire algérienne et de la difficulté d’appartenir à plusieurs mondes à la fois. Ses films, comme “Miss Mona”, “Au pays des Juliets”, “Marie-Line”, “La Fille de Keltoum”, “Cartouches gauloises” ou encore “Graziella”, témoignent d’un regard profondément humain sur les êtres fragiles, les femmes seules, les enfants perdus, les ouvriers, les immigrés, les oubliés de l’histoire officielle
Dans ses romans également, Mehdi Charef poursuit cette quête de mémoire. Des titres comme “Le Harki de Mériem”, “La Maison d’Alexina”, “À bras le cœur”, “Rue des Pâquerettes”, “Vivants”, “La Cité de mon père” ou “La Lumière de ma mère” prolongent son travail sur l’enfance, la filiation, la guerre d’Algérie, les silences familiaux et la condition immigrée. Son écriture, à la fois sobre et vibrante, refusait l’emphase pour mieux atteindre l’essentiel
Mehdi Charef appartenait à cette génération d’artistes qui ont déplacé le centre du récit. Avec lui, les bidonvilles, les cités de transit, les ateliers, les cafés populaires et les familles immigrées entraient dans la littérature et le cinéma non comme décor social, mais comme lieux de vie, de douleur, de résistance et de poésie. Il a ouvert une voie à de nombreux écrivains et cinéastes issus de l’immigration, en montrant que leurs histoires avaient toute leur place dans la culture française et méditerranéenne
Sa disparition laisse un vide important. Mais son œuvre demeure comme une archive sensible de la France populaire, postcoloniale et immigrée. Mehdi Charef aura raconté ceux que l’on n’entendait pas, ceux que l’on regardait sans les voir, ceux dont l’existence semblait condamnée à rester en marge. Il leur a donné des visages, des mots, une mémoire
Avec sa mort, disparaît un pionnier discret, un témoin essentiel, un homme qui aura fait de l’art un acte de réparation. Mais ses livres et ses films continueront de porter cette voix singulière, fraternelle et nécessaire : celle des invisibles devenus enfin personnages de leur propre histoire